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mercredi 20 mars 2013

CARNET DE VOYAGE ... CAMARINES SUR (3) !


La troisième et dernière partie du voyage de Lucien et Ruth sur cette province de Camarines Sur.
Premier véritable contact de Lucien avec la vie dans une province parfois difficile d'accès.

Il découvre principalement la vie simple des gens de la campagne, des gens qui pratiquement vivent en otarcie.

Les choses sont en train de changer avec la télévision qui trône dans pratiquement tous les foyers. Et surtout les téléphones portables, de plus en plus évolués, qui désormais accaparent la vie des plus jeunes en les sortant de leur isolement et en les connectant au reste du monde.




Comme je n'ai pas pu faire de photos, je propose à Ruth d'aller faire un tour dans le village.

Elle est d'accord. Mais quand nous nous apprêtons à sortir, j'ai la surprise de voir la tante et l'oncle venir avec nous ainsi que Jack Lynn, la petite soeur. Cela m'ennuie car je ne serai pas à mon aise pour prendre les images que j'ai envie, discrétion et respect obligent.

Une petite précision en passant, je n'ai pas pris de photos de la famille ni de la maison pour des raisons à la fois de respect et d'éthique. J'étais invité chez des gens et je n'étais pas au zoo....Je mens un tout petit peu. J'ai pris à la sauvette l'oncle de dos à côté de Ruth lors d'une pose dans le sentier. ....CQFD.

On emprunte très vite un sentier qui nous conduit vers un plateau, le paysage est superbe dans cette campagne philippine. Des montagnes en toile de fond, des forêts, des cocotiers, des palmiers, des champs de maïs, des rizières jalonnent le parcours.

Nous croisons un paysan qui s'en revient de son labeur avec un carabao. Attention, à ne pas confondre avec un buffle d'Afrique même s'il y a une ressemblance évidente. Le carabao est un buffle d'eau asiatique au gabarit plus petit que son "homologue" africain et utilisé comme aide au transport ou dans les labours par les paysans.

J'ai la suprise de constater que la tante, cigarette au bec et l'oncle marchent d'un pas alerte dans cette montée au plateau, physiquement ils semblent frêles mais ils sont quand même endurants.
Arrivés au sommet, on peut contempler la montagne où des nuages brumeux s'accrochent .

Ruth me signale une petite rizière au loin. C'est là qu'elle est née et il y avait une petite maison dans le temps. Il ne subsiste plus rien aujourd'hui. Et il y a quarante ans d'ici, tout le plateau supérieur appartenait à un riche fermier qui y avait installé son "hacienda", espèce de grande propriété foncière style "ranch". Je soupçonne que la vie y a été dure.

N'ayant jamais connu son père, les années qui suivirent ont dû être rudes pour elle et sa mère. Ruth me raconte que quand elle avait 12 ou 13 ans, elle devait faire le chemin à pied pour aller à l'école supérieure à Goa. Plusieurs kilomètres à pied et ensuite un jeepney pour la deuxième partie du trajet et quand il faisait sombre, pour le retour, elle pleurait de peur parfois, toute seule sur la route et le sentier pour rentrer à la maison.


Après moult photos, nous redescendons en empruntant un autre sentier. Une petite rivière serpente dans le vallon où une jeune femme lave du linge, accompagnée de son enfant. Je n'ose pas prendre une photo, cela ne se fait pas, le respect des gens l'exige. A un moment, l'oncle nous quitte..... Peut-être pas aussi endurant que cela, finalement. Mais la tante continue, elle semble avoir bon pied bon oeil.



Nous pénétrons à nouveau dans le village et la tante nous montre un nouveau système de filtration des eaux que la commune a obtenu depuis 2 ans grâce à des subsides gouvernementaux et danois. De gros réservoirs et une petite centrale constituent l'ensemble du système.

Je suis un peu surpris de voir cette construction technique dans un coin aussi perdu, mais tant mieux pour eux si la qualité de l'eau au robinet est de qualité supérieure. J'essaie de faire des photos de quelques maisons mais souvent je dois y renoncer car il y a souvent quelqu'un à l'extérieur. Comme je l'ai dit..... je ne suis pas au zoo. Lorsqu'on circule dans le village quadrillé de petites ruelles, c'est très feuillu et les maisons sont souvent partiellement cachées. Cela donne un charme supplémentaire au village.

Revenus à la maison, tout le monde se remet devant le petit écran, ce sont maintenant des jeux télévisés dans le genre "roue de la fortune". Cela plaît beaucoup apparemment.

Explication historique : Les philippins ont été sous domination espagnole pendant 3 siècles jusque fin des années 1890. C'est pourquoi ils ont souvent des noms à consonnance espagnole et que le tagalog, langue nationale, emprunte également pas mal de mots à la langue du pays de Don Quichotte ainsi qu'à l'anglais pour ce qui est du tagalog dit "moderne". Sur les bâtiments historiques on y voit encore des inscriptions en espagnol ainsi que le nom des rues.

C'est pourquoi les Philippins sont à 85% catholiques ( Manille à plus de 90% ), les seuls en Asie avec l'île de Timor à pratiquer cette religion. Vers la fin des années 1890, l'Espagne est en guerre contre les Etats-Unis. Elle sort perdante du conflit et à titre de dettes de guerre, rétrocède les Philippines aux Américains. S'ensuivra une autre guerre oubliée, la résistance armée des Philippins contre les USA.


Le conflit qui se meut petit à petit en guérilla dans les dernières années fera presque 1 million de victimes philippines et se terminera en 1913. Mais les Etats-Unis vont administrer le pays durant 50 ans, de 1896 à 1946. A partir de là, les Philippines obtiennent leur indépendance, indépendance politique qui est restée néanmoins, jusqu'à nos jours, sous influence américaine même si on commence à voir apparaître la Chine comme nouveau "concurrent" partenaire.


Si je raconte cela, c'est pour la compréhension de ce pays qui a été longuement dirigé dans la voie de ce qui est appellé l' "american way of life" ( système de vie à l'américaine ) ainsi que par sa religion, héritage incontestable des espagnols.

Je le rappelle, les Philippins sont les moins asiatiques d'Asie mais en sont les "brésiliens". Ils ont ce côté "grands enfants" à l'américaine et la capitalisme pur et dur règne en maître ici. Ce mélange d'origine asiatique avec cette propension à une vie occidentalisée est la caractéristique de ce pays. Ici, on ne voit pas de costumes traditionnels sauf quelques tribus dans certains massifs montagneux et qui représentent probablement moins de 1% de la population.


Tout le monde se promène en jeans, pantalons ou robes, t-shirts ou shorts. La seule petite différence, ce sont les tongues ( slaches ) au pieds qui sont largement majoritaires comme chaussures. A noter que la classe moyenne est le plus souvent équipée de chaussures à l'occidentale.

Tout cela pour dire et expliquer la tendance à ne pas trop parler de politique et surtout penser à s'amuser pour oublier aussi les tracas et les difficultés de la vie quotidienne. On en revient à cette influence américaine à la télé avec toutes ces séries et jeux télévisés entrecoupés d'insupportables et longues publicités et leurs goûts prononcés pour la danse et la chanson.

Sans vouloir médire ou être désobligeant, j'ai l'impression que c'est une nation asiatique qui a un peu perdu son âme originelle à cause de cette colonisation espagnole de 3 siècles, des 50 ans de tutelle américaine et des 40 ans du régime Marcos. D'ailleurs je l'ai demandé à Ruth si c'était vrai quand on disait qu'ils étaient les "moins" asiatiques d'Asie.

Elle m'a répondu par l'affirmative sans sourciller. Attention tout de même à ce que l'on dit, les Philippins sont fiers de leur pays, sans doute un des plus beaux du monde. J'ai déjà eu involontairement quelques "prises de bec" à ce sujet avec Ruth, quand il s'agit de leur pays, ils peuvent être parfois susceptibles. Par contre, ils sont capables de le critiquer et se laisser aller aux confidences mais il faut que cela viennent d'eux, pas d'un étranger. Cela me paraît logique.

Il n'est pas encore 11 heures et je demande à Ruth si elle ne veut pas aller jusqu'au centre du village près de l'école et de la rivière, c'est un joli coin que je voudrais photographier. C'est d'accord et la petite Jack Lynn nous accompagne. L'oncle, lui, ne bronche pas. Tandis que la tante dort dans le hamac. Sans doute le contrecoup de la marche du matin.

On arrive très vite dans une rue qui donne sur la campagne avec des petites rizières en terrasses et toujours la montagne à l'arrière-plan et on peut même deviner l'océan Pacifique au loin. Une campagne toujours aussi belle....

Puis nous descendons vers le bas du village où coule une rivière à l'allure sauvage. Le coin est très joli, digne d'un tableau de peintre. Je fais remarquer à Ruth que l'environnement dans son village est assez exceptionnel. Elle acquiesce tout en me disant qu'ici il n'y a pas beaucoup de travail. Hé oui.... Quand je disais qu'ils ont un esprit parfois très pratique en dehors de toute considération rêveuse...

Elle me confie que Jack Lynn lui a demandé ce qu'elle mangeait à Manille. Ruth a dû lui répondre : viande de poulet, porc ou de boeuf, parfois des frites et la possibilité d'aller dans les fast food pour diner ou souper en ville. La petite lui a répondu qu'elle en avait de la chance, ici au village c'est tous les jours du riz ( ou du maïs ) à volonté et des légumes et très peu de viande.

Ruth me regarde étrangement. Je ne dis rien mais je suppose que cela lui fait un peu de mal de laisser ses soeurs avoir la vie qu'elle a eu elle aussi en son temps. Même si les conditions ne sont plus comparables. Les petites ayant quand même de l'aide extérieure pour des suppléments en nourriture et autres babioles.

D'ailleurs, elles ont reçu toutes les deux un portable que Ruth leur a offert. Bon, soyons clair, en réalité c'est moi qui les ai payés, une promo "saint valentin" à Monumento il y a 8 jours : 2 portables avec carte sim et carte de mémoire en prime pour seulement 1200 pesos ( 24 euros ). C'était une aubaine. J'aurais peut-être dû en prendre un.................pour moi.



N'empêche, cela doit un peu remuer dans la tête de Ruth. Dans ces moments-là, parler ne sert à rien. Je tente de la consoler d'un regard solidaire. Je jette un coup d'oeil en arrière, Jacquelinne s'amuse en écoutant des chansons avec ledit portable . J'ai un peu pitié pour cette petite jeune fille grâcieuse. Et je comprend maintenant pourquoi Ruth a souvent une aversion contre la plupart des légumes.

Lorsque nous rentrons, l'électricité vient d'être coupée à nouveau au grand dam des intéressés. Je dis à Ruth que d'après moi, le bingo ne va pas tarder. Elle me répond avec un sourire "probably" ( pas besoin de traduire hein ). Et ce qui était prédit, arriva.

Vingt minutes plus tard, les enfants apportent la vieille nappe en osier toujours aussi trouée avec les mêmes cartes numérotées défraîchies et les petites pierres.... Je remarque aussi que certains enfants ont le derrière à l'air et le zizi à l'exception des petites filles. Un zeste de pudeur religieuse sans doute. J'avais pas remarqué la veille. Peut-être qu'on se sent plus à l'aise avec l'étranger aujourd'hui et que les habitudes reprennent leur cours.

Et effectivement l'ambiance est bonne. Quand je croise le regard de quelqu'un c'est souvent un sourire. Rebelotte pour une Malboro à Anthony et à l'oncle. Tandis que la tante se lâche complètement, elle a sorti un sein qu'elle donne au petit Nonoï, le petit de la cousinne Arlynn. Nonoï n'en demandait pas tant, il tête goulûment. Je suis quand même un peu surpris de la scène avec cette femme d'âge mur. Je ne regarde pas trop dans leur direction. Dans ces cas-là, je préfère être discret...


Le petit Nonoï, il est marrant. Il me regarde toujours avec un air étonné mais en esquissant un légér sourire tandis qu'avec Ruth, c'est pas possible. Il ne peut pas la blairer. Elle a beau tenter d'y faire, il la repousse, crie ou pleure. Ben oui, les atomes crochus ça s'imposent pas, c'est inné... héhé. D'ailleurs, presque tous les enfants sont attirés par moi, moins par Ruth.

Mon physique doit y aider un peu. Je ne suis pas un grand blond aux yeux bleus style brithish ou scandinave même s'ils perçoivent manifestement des petites différences. Et tous les membres de la famille l'ont remarqué et en ont bien ri aux dépens de Ruth. Mais elle prend la "chose" avec philosophie et finit même par en rire aussi.


On mange un morceau ( riz, légumes et poulet de la veille ) tandis que les autres, une bonne dizaine, s'activent dans la partie. Tiens, le cousin négroïde, je ne connais pas son nom, vient d'arriver et se sert dans la grande casserole. J'ai droit à son bonjour. Je ne le vois pas manger car nous sommes dans le fond et dos aux autres mais je suis sûr que c'est avec les doigts....

Je parierais bien un gros billet là-dessus. Et puis les habitudes se prennent aisément, la confiance aidant. Après le repas, le cousin ( celui qui mange avec ses gros doigts ) me réclame une cigarette. A mon avis, il les trouve "bonnes" les Malboro. Je peux pas lui donner tort, j'ai goûté aux "gouvernementales", elles sont infectes.

J'apprend aussi que les hommes ici font des petits boulots chez des petits fermiers pour survivre. Ainsi l'oncle travaille 3 mois par an dans les rizières et d'autres petites périodes pour le maïs ou la cueillette. C'est la même chose pour tous ici. Ce sont des travailleurs saisonniers qui louent leurs bras et leur sueur.

Cela me fait tout à coup penser aux "Raisins de la colère" de John Steinbeck, avec le côté itinérance et voiture en moins. Un avantage tout de même de la campagne, comme le secteur public "soins de de santé" n'est pas débordé par une trop grande affluence, il est aisé de se soigner à bas coût pour les petites maladies et certaines prestations sont gratuites. C'est pas le cas à Manille aux dires de Ruth.


C'est pas tout ça mais Ruth veut repartir en fin d'après-midi et nous allons dans la chambre faire nos sacs. J'examine à nouveau les lieux. L'électricité, c'est quelque chose. Y a plein de fils qui pendent avec des rallonges un peu partout. Bon, c'est pratique et vite fait mais attention quand même aux incendies; Incendies qui se multiplient à Manille souvent dans les quartiers populaires, à partir de la fin mars, car les "clims" et les "aircons" sont fortement sollicités par le début de l'été avec des connexions électriques défectueuses et moult raccords directs en piratage de la part de certains citoyens désargentés.

C'est là tout le problème du manque de sous. Ruth en profite pour demander à quelle heure est le bus de Goa à Naga City. S'ensuit tout un palabre interminable où tout le monde donne son avis. Moi je retourne dans la chambre ranger mes dernières affaires. Ruth m'y rejoins et me demande si je ne peux pas lui prêter 3000 pesos ( 60 euros ) car elle aimerait laisser un peu d'argent pour ses 2 soeurs.

Pas de problème mais je doute du "return". Mais je suis habitué ..........et ce ne sont pas des sommes astronomiques. Aucun souci.

Nous revenons dans la pièce principale et tout le monde joue sans trop s'inquiéter de nous. Serions-nous devenus des spectres invisibles ? Assez "drôle" comme situation. J'en viens même à craindre que nous allons partir dans l'anonymat. Je commence à ressentir un malaise. Et Ruth n'y tenant plus, élève la voix en disant en tagalog, enfin je suppose car je ne comprend pas cette langue "Nous partons !".



Et là, le miracle s'accomplit. Tout le monde s'arrête de jouer et nous avons droit à toute l'attention requise. Anthony, clopin clopant, se propose de prendre le sac de Ruth. Je dis au revoir à tout le monde sans oublier de serrer la main de l'oncle. La poignée de main est franche et chaleureuse. Et nous sortons dehors accompagné de la tante, d'Anthony, de 2 petites voisines et des 2 soeurs Jack Lynn et Lilynn. Manque au rendez-vous la petite qui me souriait tout le temps avec des clins d'oeil, j'aurais tant voulu lui dire au revoir, elle était si gentille et mignonne.

Tout ce beau monde nous accompagne jusqu'à un arrêt de bus qui est situé à 200 mètres et où nous pourrons prendre un tricycle. Ruth sourit en plaisantant que nous avons avec nous nos "bodyguards". Il fait assez beau maintenant avec un zeste de chaleur. Nous attendons tous une petite vingtaine de minutes et puis un tricycle mal en point, toussotant et fumant, conducteur y compris, s'arrête.

Cela fera quand même l'affaire pour descendre à Goa. Et aussitôt on s'engouffre sous le petit toit.

Je suis un peu étonné, il n'y a pas eu d'embrassades ou des gestes de fraternité avec Ruth, seulement un petit signe de la main discret en guise d'au revoir. Le tricycle démarre et j'agite la main. Mon dernier regard croise celui de la petite Jack Lynn. Elle me sourit et lève la main. Je pense qu'elle commençait à m'apprécier.
Au revoir ...........Jack Lynn.

Dans le tricycle cahotant et vombrissant sur cette route au revêtement toujours aussi abominable, j'éprouve comme un regret de les quitter, peut-être même une petite pointe de tristesse. Sans doute que c'est ici, dans ce village, dans cette famille, que j'ai approché un peu l'authenticité de la vie philippine. Et cela me remue un peu. A mes côtés, Ruth imperturbable, ne pipe mot.

 Elle semble placide et indifférente. Mais je suis sûr que quelque part en dessous de cette chevelure sombre et derrière ces yeux noirs, des sentiments doivent s'agiter et s'entremêler. Mais elle ne fera rien pour le montrer.

L'acceptation de l'existence et surtout de l'évidence, c'est un peu cela aussi, l'âme philippine.


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vendredi 8 mars 2013

LUCIEN, RUTH, CAMARINES SUR ... THE PHILIPPINES (2) !


La deuxième partie du séjour de Lucien et de sa compagne dans le village de cette dernière, le village de Digdigon. A ne pas confondre avec le village de DingDengDong, qui lui comme vous le savez est vietnamien.

C'est brut, nature et saisi sur le vif.



Ruth m'invite à manger à la table du fond. Avec une fourchette et une cuillère. On ne mange pas avec un couteau aux Philippines,sauf peut-être dans les endroits "branchés" ou alors c'est avec les doigts, le plus souvent en famille. Je regarde Ruth. Elle dénote un peu par rapport aux autres.

On sent qu'elle vient de la ville. Elle semble habillée en bourgeoise même si son ensemble est simple. J'en arrive à éprouver une petite gêne. Que pensent-ils de la voir ainsi tellement changée à la fois dans l'habillement mais aussi dans l'attitude qui me paraît plus féminine pour ne pas dire "citadine".

Quand je vois ces femmes pieds nus empoussiérés à même le sol avec leurs vêtements à deux sous et que je regarde Ruth, c'est là qu'on ressent l'anachronisme social entre Manille et la province campagnarde. Moi, c'est pas mieux avec mes vêtements qui coûtent probablement autant si pas plus que les revenus mensuels de cette famille. D'ailleurs, je suis le seul à avoir des souliers. Même Ruth a mis des tongues. C'est un peu Manille et l'Occident qui sont entrés dans cette modeste maison philippine.

Nous mangeons un peu de riz que la tante a préparé avec des haricots et quelques minuscules morceaux de sardines. Comme à son habitude, Ruth prend plus de riz que de légumes, moi c'est l'inverse. Depuis mon arrivée aux Philippines, je n'ai jamais autant mangé de riz, de petits légumes et du poulet de ma vie.

Moi qui détestais en plus le riz.... mais le riz ici est meilleur. Allez savoir pourquoi, question de préparation ou l'acceptation inconsciente d'y être forcé ? Pendant que j'écris ces lignes, Ruth finit de préparer le diner, ici à Manille. Et question, qu'y a t-il au menu ? Je vous le donne en mille : Poulet, riz, soja, oignons et tomates avec un jus d'ananas...héhé et en plus c'est vrai ! Revenons à Digdigon ...


J'en redemande pas. J'ai pas très faim. Ruth m'explique qu'ici, c'est comme cela. Beaucoup de riz, des légumes et peu de viande..... C'est qu'il y a pas beaucoup d'argent et on doit se débrouiller avec les moyens que le jardin et la terre donnent. En effet, dans le jardin, derrière la maison, il y a des arbres à légumes, des bananiers, des cocotiers et même des ananas mais pas de potager au sens où nous l'entendons chez nous. Paradoxalement même si c'est plus pauvre ici, on ne risque pas d'y mourir de faim.

Il est même autorisé d'aller cueillir dans la campagne certains fruits ou légumes. Mais la viande, elle, reste un privilège. Ruth me fait comprendre que ce serait bien d'aller à la ville acheter quelques provisions pour la famille et le souper du soir.

Vers 16h30, une petite jeune fille, très jolie et mignonne avec des grands yeux en amandes pénètre dans la pièce et se dirige vers l'oncle. Elle s'incline, lui prend le revers de la main qu'elle porte respectueusement à son front. Je suppose que c'est une marque de respect envers les aînés.

La tante y a droit et une voisine aussi. La jeune fille m'aperçoit et vient vers moi et s'incline, elle me prend la main doucement qu'elle met à son front. Cela me fait quelque chose, ce respect solennel tout en grâce. Tout de suite, je sens une attraction affective pour elle. Peut-être à cause de son entrée "magique" dans la demeure. Cette jeune fille a 13 ans. Elle vient de sortir de l'école. C'est la soeur de Ruth. Elle s'appelle Jacq Lynn.

On descend à Goa à trois sur la moto de Patrick un voisin, moyennant 200 pesos aller-retour. Oui, c'est payant et je ne m'en offusque pas. La vie n'est pas facile dans cette région et puis c'est moins cher qu'en tricycle. Et nous voilà repartis sur cette fameuse route infâme. En plus, il y a de la boue à certains endroits et je m'inquiète d'une éventuelle culbute, je redoute le retour, ce sera la nuit après 18h30.

On fait des petites emplettes dans le supermarché local... pardon....c'est plutôt Ruth qui s'en charge. Moi, je ne connais pas les goûts ni les besoins de la famille. Du lait en poudre pour les enfants de la cousine Arlynne, des biscuits et des chips, des boissons, des bonbons, deux poulets ( hé oui...encore) et toute une série de douceurs que je ne connais pas. Coût 2000 pesos ( 40 euros ). Je ne vous demande pas qui paie, vous le savez sûrement ...CQFD.

Le retour est "exotique". Une pluie tropicale s'abat sur nous. Trop tard pour mettre les cirés. On rentrera trempés jusqu"aux os avec la peur d'une bonne chute en prime qui a failli arriver, Patrick ayant eu le geste qui sauve en redressant la moto dans un tournant !

Sitôt arrivé, je ne demande pas mon reste et me précipite dans la chambre qu'on nous a préparé, pour me changer. Ils ont fait de leur mieux semble t-il. Nous héritons de la meilleure pièce avec un lit et un drap, cela me semble même du luxe par rapport au reste de la maison. Vétuste mais propre.


Ruth m'oblige à aller prendre une douche dans une pièce voisine séparée par un simple plastique de la cuisine où s'active déjà Arlynne, la cousine de 24 ans un peu boulotte mais très sympa, à faire cuire le poulet. Bon, c'est pas vraiment une douche. Au sol un grand bac où l'eau arrive par un robinet, avec un poëlon on transvase l'eau dans un seau et on se lave ensuite.

Dans un coin de la pièce, un wc sans système de chasse, même geste, on prend la casserole pour évacuer les popo et les ihi ( les cacas et les pipis ), le tout dans un environnement d'un gros-oeuvre de maison en bloc bruts maçonnés.

Quand je reviens dans la pièce centrale, tout ragaillardi, j'ai la surprise de voir un gros type robuste au faciès un peu négroïde et des yeux noirs rouleurs qui m'est présenté comme.... Je comprend pas très bien l'explication de Ruth. Bref, je lui dis bonjour et m'assied près de lui. Il est entrain de bouffer, c'est l'expression qui convient.

Avec ses gros doigts il mange du riz dans une assiette agrémenté de petits morceaux de sardines. Il me dévisage et me parle. Son anglais est horrible, j'y comprend rien. Je demande à Ruth de me traduire. Explication tout aussi évasive. J'apprend quand même que c'est un cousin.

J'ai fait aussi la connaissance de l'autre petite soeur de Ruth, Lynn Lynn, 10 ans, plus introvertie et ne souriant guère mais très jolie aussi, souvent toute sage dans son coin. Elle, elle habite avec l'oncle et la tante, tandis que Jack Lynn, elle, elle habite avec son papa à quelques maisonnettes d'ici. Oui, une petite précision à ce sujet. En fait les 2 soeurs de Ruth sont des demi-soeurs. Ruth étant issue d'un père qu'elle n'a pas connu, ce dernier abandonnant la maison familiale alors qu'elle n'était pas encore née.

Il avait ce tempérament de "womanizer", terme anglais qui veut dire "coureur de jupons".

Tout le monde est réuni pour voir à la télé les "soaps" philippins, genre "les feux de l'amour" chez nous. Les philippins adorent ce genre de séries avec les intrigues amoureuses et l'argent en fil conducteur. Un mot sur les philippins. Pour ceux qui ne le savent pas, ce sont à la fois les moins asiatiques d'Asie mais en même temps ce sont les "latinos" d'Asie.

Ils adorent les soaps, les chansons, les jeux télévisés et le karaoké est un vrai sport national ici. Cela me fait penser que j'ai promis d'en chanter une un jour, pour 3 qu'elle me chantera et Ruth ne semble pas oublier le "deal", hélas pour moi.

Le dernier soap se terminant, les voisins repartent chez eux et Ruth insiste pour qu'on aille se coucher. Moi, je m'inquiète un peu pour les moustiques. Car la maison est en fait un quasi hangar où le toit dépasse de 30 centimètres les murs. Bonjour les éventuels copains de la nuit et comme je sais qu'ils m'aiment bien, je redoute de subir leurs gâteries nocturnes ...

Dans la chambre, Ruth tente de me rassurer, il a beaucoup plu et en plus la période n'est pas très propice aux moustiques. On m'a même placé un ventilateur, non pas qu'il fasse chaud mais Ruth m'explique qu'il vaut mieux le laisser fonctionner, les moustiques n'aimant pas l'air brassé et ventilé. Quand je dis qu'elle s'occupe avec attention de moi, c'est pas de la blague. C'est ainsi pour tout.

Humm... J'en vois justement un qui flâne près du lit, ça ne me rassure pas. Je sors le répulsif anti-moustiques que j'ai acheté à la pharmacie à Yvoir avant de partir et je m'en passe allègrement aux endroits sensibles. Cette fois-ci, je me recouvre du drap de lit, d'habitude je ne le fais jamais.

Je m'endors très difficilement en me demandant combien de "doses" j'aurai le lendemain en me réveillant. A quatre du mat, je me réveille pour aller faire "ihi". Je sors de la chambre et me retrouve dans une petite pièce qui semblait ne pas exister avant et où dort la tante, je suis surpris et désorienté. La tante se réveille et moi, je n'arrive pas à ouvrir l'autre porte. C'est un peu gênant avec la tante, là sur son lit entrain de me regarder. Ruth arrive à la rescousse et actionne le sytème spécial à loquets de bois. Je peux enfin me diriger vers le lieu salvateur pour le "ihi".

Quand je dis qu'elle est très attentionnée...........y faut me croire ! Cette "maison" est décidément pleine de surprises.

Vendredi 22 février 2013

Village de Digdigon, région de Bicol.

Je me réveille un peu fatigué car entre la tante rachitique, un coq chantant toutes les heures, des criquets aux mélodies stridentes ou la pluie qui tambourine sur les tôles ondulées du toit, j'ai eu beaucoup de mal à dormir paisiblement. Mais miracle, j'ai pas une seule piqûre. Cela me met dans une bonne humeur malgré la fatigue. Ruth m'a préparé un café au lait et il me goûte bien.

J'ai droit aussi à un petit pain, un de ceux qu'on a acheté ( en réalité que j'ai acheté ...) à l'échoppe ( chez un voisin ) d'à côté hier après-midi. Oui, c'est marrant dans les très petites villes ou villages philippins, toutes les dix maisons, il y a une petite échoppe, genre cabane en bois avec un petit comptoir grillagé, souvent tenue par un voisin pour les petites urgences au quotidien et les prix y sont très démocratiques.

Une organisation certes "capitaliste" mais qui a l'air de bien fonctionner et de contenter tout le monde. Ruth donne un peu d'argent à Jack Lynn pour qu'elle aille chercher chercher du Coca et du Sprite. J'espère que j'aurai droit à un petit verre car le Coca acheté la veille par Anthony ( le cousin ), je n'en ai pas vu la couleur ni le goût et j'ai l'impression que la monnaie n'est jamais revenue à bon port, elle a sans doute dû rester collée dans ses mains ou tomber en ligne droite dans ses poches.

Dans la chambre, Ruth sort un "truc" de son sac. Je regarde de plus près, c'est un polo que j'ai acheté au centre commercial Tri Noma à Quezon City, il y a 10 jours. Comme il est un peu trop serrant pour moi et qu' il n'est pas bon de circuler aux tropiques avec des vêtements trop ajustés, sueur et tissu ne faisant pas bon ménage et pouvant provoquer des irritations cutanées.

Ruth a eu l'idée de l'emporter en guise de cadeau pour l'oncle qui est plus frêle que moi corporellement. Initiative fûtée en effet. Elle, une habitante du sud ne semble jamais perdre le nord. Bien entendu, je suis d'accord, je ne le mettrai jamais ce polo, sauf en Belgique. Je lui fais remarquer que même neuf, il est vraiment tout chiffonné.

Sans sourciller, elle me dit que ce n'est pas important et sors aussitôt pour aller l'offrir à l'oncle. Moi, je prend mon temps pour sortir de la chambre, je suis un peu gêné de ce présent tout frippé et je préfère ne pas assister à la petite cérémonie.

En sortant de la chambre, j'ai un petit sursaut. Dans l'angle du mur de la pièce contigüe, il y a une énorme araignée figée dans sa toile, la même que j'avais aperçue la veille contre le mur extérieure en allant visiter le jardin. L'envergure, au bas mot, doit faire au minimum 12 centimètres si pas plus. Brrrrr ... elle me donne froid dans le dos.

Peut-être qu'elle fait office d'attrape-moustiques. Personne ne lui prête attention en tout cas. Dans la pièce centrale, ils en sont déjà aux "soaps" du matin à la télé, comme je l'ai dit, ils en raffolent. Pas moi. Dans tous les épisodes, non toutes les 15 minutes, il y a des larmes à l'eau de rose et puis les comédiens y sont souvent plus que médiocres. Et puis c'est en tagalog bien sûr, encore que dans ce genre de "stories", assez ringardes pour ne pas dire ridicules, y a pas besoin d'avoir fait l'université pour saisir l'essentiel de la trame.

Une petite "voisine" de 5 ou 6 ans est assise à côté de moi. Elle n'arrête pas de me regarder, sa soeur aussi. Suis-je tellement différent d'aspect ? En fait, non. Je lui souris. Elle me sourit à son tour. Je lui fait un petit clin d'oeil. Elle m'en fait un aussi. Je suis rassuré, elle me trouve sympa. Ce petit "jeu" va durer, par intermittences, toute la matinée. Elle est toute frêle et adorable avec ses grands yeux noirs étirés avec élégance. Une très jolie petite fille.

C'est ce qui m'a frappé depuis mon arrivée aux Philippines, la beauté des enfants. De mon point de vue ( et je ne suis pas le seul à le penser ), il n'y a pas photo avec les enfants européens, hélas pour eux. Bon, je fais peut-être grincer des dents en disant cela mais je dis ce que je pense et j'assume, désolé.


En occident, on a peut-être l'argent mais il y a pas mal de choses qui nous manque sur d'autres plans. C'est comme les odeurs corporelles. Les philippins sont généralement des gens très propres. D'ailleurs je n'invente rien, c'est même indiqué en "grand" sur le guide de voyage ( du Fûté ) sur les Philippines. Les philippins détestent les gens qui "sentent" et s'en détournent.

Alors les sticks et autres artifices anti-transpiration sont les bienvenus si on veut se faire des amis, ici. Et ce n'est pas à négliger, croyez-moi. Et je dois bien avouer que dans le métro, les bus, les centres commerciaux où il y a foule, je n'ai jamais perçu une mauvaise odeur corporelle alors que chez nous, c'est pas tout à fait le cas....! D'ailleurs, comme Ruth, je prend minimum 3 à 4 douches par jour et nous sommes très attentifs à la propreté du corps.

Mais pour être objectif, niveau ordures ou nettoyage des tables, c'est pas tout à fait cela, surtout dans les quartiers populaires des grandes villes. Ici à Digdigon, on semble malgré tout assez bien loti à ce niveau dans le village. Très peu de déchets dans les fossés ou sur les trottoirs. Je trouve cela bien. Quand je disais que chez nous, on a l'argent, mais ... qu'on n'a pas tout.

Sur ces entrefaites, je propose une cigarette à Anthony et à l'oncle. Ce dernier semble beaucoup mieux disposé à mon égard. Et il apprécie la "Malboro". Ici, ils n'en achètent pas, marque trop chère, ils se contentent des cigarettes gouvernementales bon marché qui se consument à la vitesse de l'éclair...

Comme je le disais, l'oncle semble bien "luné" à mon égard, c'est d'ailleurs lui qui m'a invité à m'asseoir sur un banc. Il tente quelques mots en anglais mais ça ne passe pas trop.... accent horrible et incompréhensible. Il se rabat sur Ruth pour la traduction. Il parle de la Belgique et sais très bien où c'est situé en Europe, entre la Hollande............la France et ............l'Allemagne. Cela me surprend. Je sais qu'il y a un tas d'amerlocs qui ne savent pas situer la Belgique sur une carte mais lui, perdu dans cette campagne profonde en Asie, lui, il sait !

J'apprendrai plus tard que cet homme de 63 ans ( qui me semble doté d'un bon niveau culturel ) a été membre d'un groupe révolutionnaire de gauche lors de la révolution philippine de 1986 qui a provoqué le départ du président Marcos, révolution sans effusion de sang, les philippins se contentant de paralyser le pays en arrêtant de travailler et en s'asseyant dans les rues.

Les soi-disants nouveaux dirigeants de l'époque en gardant quasiment le même système ont commencé à "ficher" les éléments subversifs de la révolution. L'oncle étant considéré comme tel et "fiché", n'a jamais pu retrouver un emploi correct depuis cette période et a dû se contenter de petits boulots et de cette vie "pauvre" à la campagne. Drôle de récompense pour avoir participé à faire fuir un dictateur !


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              Est-elle celle qu’elle
                Prétend être ?

Enquêtes et Investigations
                   Aux Philippines


mardi 5 mars 2013

LUCIEN, RUTH, CAMARINES SUR ... THE PHILIPPINES


Je vous présente ici la première partie du voyage de Lucien sur la province de sa belle, la province de Camarines Sur. 

Située à environ 400 kilomètres au sud, sud-est de Manille, ce coin des Philippines c’est un peu la Normandie ou la Bretagne locale ; il y pleut un peu beaucoup et souvent.

C’est également un coin que les typhons aiment bien pour faire leurs atterrissages sur l’archipel.

Donc Lucien, notre jeune Belge, c’est lancé pratiquement sans préparation dans l’aventure. 

Il nous livre ici ses impressions premières, ses sensations, sa vision d’un monde qui bien évidemment diffère considérablement de celui qui était encore le sien il n’y a pas si longtemps.

Extraits du carnet de voyage de Lucien.

Je précise que les photos qui illustrent ce post sont également de Lucien.


Jeudi 21 février 2013
Resort West Peninsula à Caramoan.

Nous nous sommes levés vers 7h15 et il pleut toujours. Cela fait 37 heures qu'il pleut quasiment non stop. Pendant que nous prenons notre déjeuner sur la terrasse couverte du resort, je consulte la météo sur internet. Pas très bon jusque samedi, voire dimanche. On jette l'éponge, nous allons partir.

Cerise sur le gâteau, Ruth a eu la bonne idée, à cette heure matinale, de nous commander un pansit ( je rappelle : plat de nouilles avec petits légumes et petits morceaux de viande ). Bon, ça ne le fait pas trop. Moi un peu mais Ruth, après trois bouchées, s'en retourne à la chambre du bungalow. Le pansit "passe" mal pour elle … On fait nos sacs.

Plan du jour : on va dans sa famille à Digdigon.

Bon, ce n’est pas tout à fait une surprise car c'était prévu sur la route du retour. En principe, nous aurions dû aller à Legazpi, ville où se trouve le célèbre volcan Mayon qui s'élève dans le ciel tel une immense pyramide de près de 2500 mètres de hauteur et qui est toujours en activité. Mais avec cette fichue météo, prendre le risque de voir un tiers ou un quart du volcan ne me plaît guère donc ce sera Digdigon directement. 
Pour ceux que cela intéresse :  http://www.activolcans.info/volcan-Mayon.html

Entretemps notre ami Becassin ( le guide pour les îles ) nous téléphone pour voir si on veut pas repartir dans les îles car la mer est calme aujourd'hui. Je le comprend, il veut gagner sa croûte mais les îles par temps calme sous la pluie façon Cherbourg, c'est pas trop mon trip (vilain jeu de mots ... héhé ).


On décline l'invitation et on le remercie (encore un jeu de mots....). On règle à la réception et un tricycle est déjà là pour nous emmener jusqu'au port de Guijalo.

J'en profite pour prendre quelques photos pendant le trajet.

Tiens.... Il vient de s'arrêter de pleuvoir. Au port, il y a un peu d'animation, on charge une bangka de marchandises diverses et de céréales. Ruth a eu le nez fin en me poussant à me dépêcher pour boucler mon sac car 15 minutes après notre arrivée au port, la bangka démarre déjà en direction de Sabang.

Cette fois-ci, je n'agis plus comme un "bleu" lors de l'aller, je prends garde à choisir une bonne place à tribord qui me mettra aux premières loges pour voir toute la côte et prendre les photos à mon aise. Le temps est nuageux mais clair. Très bien.

Les vagues ne sont pas trop fortes et la couleur de l'eau, côté rivage, par moments est saisissante, d'un bleu violet foncé. La côte défile, tantôt presque plate, mais le plus souvent montagneuse, tantôt habitée par quelques hameaux perdus, mais le plus souvent désertique.
Aux aventuriers, amateurs de coins pittoresques pour vivre,  je leur déconseille le coin. 

A moins d'avoir un caractère bien trempé avec la vocation de vivre en vrai Hermite transformé en Filipino, il ne doit pas être facile ici pour un occidental d'y habiter en permanence. Comment se ravitailler ?

A moins d'accepter une vie simple en pleine nature et manger comme les philippins des campagnes c.à.d. du riz à volonté et des légumes, de ne pas avoir de voiture car pas de routes et même en ayant son propre bateau, que ce soit à Sabang ou Caramoan, on ne trouvera pas de magasins avec des produits importés ou si peu. Maintenant, pour des vacances à la Robinson sans confort, pourquoi pas ?

Cette fois-ci, je suis content, j'ai pu prendre toutes les photos que je voulais et j'ai même quelques petites vidéos en prime. Ruth s'est un peu assoupie par moments, probablement l'air marin et les vagues qui pourtant ne sont pas bien méchantes aujourd'hui.


Après 1h30, nous arrivons à Sabang, toujours un peu tristounet pour ne pas dire carrément sale. Il y fait plus chaud aussi, je sue un peu, sans doute l'humidité qui doit être importante.

Cela me fait penser à une soirée à Caramoan où je suis allé un soir me promener dans les rues alors que la température devait avoisiner les 25°C, je n'arrêtais pas de suer à cause d'un fort taux d'humidité, cela se sentait dans l'air ambiant, avec ce petit quelque chose d'oppressant au niveau de la poitrine.

Dans ces cas-là, chaque poil a sa "goutte", comme disait mon père.
Tout de suite, après le quai d'embarquement, nous sommes harangués par un homme pour prendre place à bord d'un jeepney qui va à Goa. Je fais demander à Ruth dans combien de temps le départ, 10 minutes. Ok, moi j'ai le temps de fumer une cigarette tandis que Ruth cherche des toilettes pour faire "ihi" ( pipi en tagalog ). A peine 5 minutes et voilà le jeepney qui démarre!

On a tout juste le temps de sauter à l'arrière ... 
Le temps ne s'écoule pas de la même façon à Sabang ... on dirait. 
Le sol à l'arrière du jeepney est sale et huileux.

Pas de chance, je viens de poser mon sac par terre. Ruth m'avait prévenu mais à cause du brouhaha et du moteur, je n'avais rien compris. Pendant le trajet Ruth me fait remarquer qu'il ne pleut plus et que le temps s'éclaircit. Je râle un peu car les îles c'était finalement peut-être possible ...

Trente minutes plus tard, on débarque à Goa, une petite ville déjà conséquente où ça grouille de monde sur les trottoirs et dans la rue. Notez, il y a toujours beaucoup de monde dans les rues des villes aux Philippines.


C'est un pays à peine la moitié de la France en superficie mais qui compte près de 98 millions d'habitants.

Heureusement, la population est souvent concentrée ce qui laisse de la place pour de jolis coins plus tranquilles à découvrir. Beaucoup de petits commerces et d'échoppes et pendant que nous marchons à la recherche d'un tricycle pour nous emmener à Digdigon, il recommence à pleuvoir. Ouf, on a eu raison de partir.

Pendant que je me dis que ce serait bien d'aller acheter un rouleau de papier de toilette, Ruth me signale un tricycle. On demande le prix. 150 pesos pour 6 ou 7 kms, ça me semble un peu cher, j'hésite et puis je fais "oui" de la tête. J'en veux aussi à Ruth car elle est souvent pressée, c'est une manie chez elle et sur l'entrefaite, j'ai oublié ce fameux papier Q. Hé oui... faut pas rire. On n'en trouve pas partout et dans les campagnes, faut même pas y penser. 

Cela me contrarie un peu, j'aime pas trop le système à la "feuillée".

La route s'avère abominable, pleine de trous et de tronçons en construction et il pleut toujours. Elle m'explique que c'est toujours comme cela avant les élections, on recommence partout des chantiers épouvantables qui éprouvent les nerfs des citoyens mais aussi qui "cassent" les véhicules.

Je dois ouvrir le parapluie et le poser verticalement côté portière car la pluie "chasse" sur mes jambes. Après 4 ou 5 kms, je me dis que le bougre de conducteur mérite ses 150 pesos, la route est vraiment infernale et on monte vers un plateau, c'est ce que Ruth me confirme, Digdigon est situé sur un plateau en face des montagnes.


Moi, je gamberge un peu. Je ne connais pas ces gens et quel sera l'accueil prodigué à cet occidental qui vit depuis 1 mois avec un des leurs. Et puis je ne connais pas trop les coutumes campagnardes et j'ai oublié d'en parler avec elle. Bon... On verra.

On franchit un petit pont au-dessus d'une petite rivière puis un autre et on entame une côte bordée de cocotiers pour enfin entrer dans le village. Très vite, un petit chemin à gauche. J'aperçois quelques masures en bois du style de Sabang. Je me demande si Ruth est gênée de me présenter à sa famille ou si c'est l'inverse, de présenter sa famille de la campagne à cet européen pas trop habitué à ce genre de vie. Plus trop le temps d'y penser. On vient de s'arrêter devant leur maison. Il est 13H30.

Sur le devant, un petit enclos et une barrière faite de branches d'arbres assemblées avec les moyens du bord, assez pittoresque. Quelques petits cris, des enfants et une femme à l'air débonnaire, la cinquantaine, nous accueille. C'est sans doute sa tante. Il n'y a pas d'effusion de sentiments, pas d'embrassades.

Seulement des sourires et des paroles. Je fais bonjour de la tête. Et j'entre dans une pièce au sol inégal, on dirait un mélange de terre et de béton. Je fais un "hello" général à l'intention de tout le monde. Je ne suis pas trop à mon aise. Car si on ne me parle pas, on me regarde.

Il ne oit pas y avoir beaucoup d'étrangers qui passent dans le coin. L'accueil n'est pas franchement chaleureux. Peut-être qu'eux aussi ne savent pas comment réagir vis-à-vis de moi. Il y a une jeune femme, un poil boulotte, avec un petit garçon de 3 ans qui me sourit amicalement. Deux autres enfants et une grosse femme assise par terre qui m'ignorent quasiment, j'apprendrai plus tard que ce sont des voisins.

Ruth me fait signe de m'asseoir sur un petit banc artisanal contre le mur. J'obtempère. Il y a aussi un type avec des cheveux noirs tombant sur les épaules, âge de 35 ans à mon avis, des tatouages au bras, short déchiré au genou, les yeux asymétriques, le ventre proéminent et qui parle en haussant la voix à la limite du cri, mais jovial malgré tout. 


Lorsqu'il se déplace, il clopine sur sa jambe gauche. J'apprendrai que c'est un cousin, Anthony, un peu anormal, aux dires de Ruth.

Entretemps une voisine vient d'arriver. Petit sourire discret mais pas de bonjour. Moi, je suis toujours sur mon banc et toujours pas trop à l'aise. C'est qu'ils parlent tous entre eux en tagalog et je suis laissé de côté.

Drôle de sensation quand même. La pièce fait office de salon et de salle à manger. En fait, le mobilier se résume à 3 petits bancs en bois, une table où trône la télévision et une autre au fond de la pièce où on dépose les plats, les ustensiles de cuisine, les verres et les casseroles. Les murs en blocs de béton brut sont nus à l'exception d'une espèce de draperie sur un mur genre calendrier.

Les cloisons intérieures sont réalisées sommairement avec des encadrements de chevrons en bois recouvert d'un simple mélaminé d'un seul côté. Y a même un hamac près du mur opposé où je suis. Ici, on vit comme il y a 100 ans chez nous avec très peu de choses à l'exception d'un anachronisme de taille, la télévision et son décodeur satellite, seul outil moderne de distraction.

Humm ... Je vois Ruth sortir d'une pièce voisine avec un homme d'âge avancé, elle me le présente de loin comme son oncle. Cela doit être le chef de la maisonnée. Je lui fais un signe en guise de bonjour. Presque pas de réaction de sa part sauf un regard discret, presque fuyant. Aurais-je manqué à une tradition ou à une coutume ? Aurais-je dû m'avancer et aller lui serrer la main ?

Mais dans cette petite foule, ce n’était pas aisé. Le contact ne semble pas très bon. Sur le moment, j'en veux à Ruth de ne pas m'avoir informé d'un usage habituel dans pareil cas. Je me sens un peu à la fois idiot et gauche.


Je me rassieds et Ruth m'apporte un verre d'eau. Comme je le disais, ils parlent tous entre eux et moi je fais "bande" à part dans mon coin. Même Ruth ne me traduit rien, sauf si cela me concerne ... autant dire très peu. J’apprends que l'électricité est coupée jusqu'au soir à cause des travaux sur la route.

Je vois deux enfants apporter une grande nappe en osier très défraîchie et dotée de moult trous qu'on déroule sur le sol. Ils se mettent tous autour à l'exception de Ruth et d'Anthony. Des voisins sont arrivés, deux femmes et deux enfants qui se joignent aux préparations. 

On jette un paquet de petites pierres sur la nappe et on dispose face à chaque personne une grande carte encadrée de chiffres, l'oncle agitant une bouteille plastique remplie de jetons pour commencer la partie. Il s'agit d'un jeu, le bingo.

Bon, ne me demandez pas les règles, je n'ai pas eu le courage d'essayer de comprendre, même Ruth s'y perd un peu.... Ils doivent être une douzaine autour de la nappe, on parie de très petites sommes en pesos. C'est plus pour le plaisir que pour les gains. Ca gesticule, ça crie, ça rie, ça râle un peu aussi. 

La tante, cigarette au bec participe activement à la partie.


L'oncle prend une feuille et y verse une poudre blanche, referme la feuille en quatre et la met en bouche, mâchonne le tout quelques instants puis se penche vers l'extérieur et crache un bon coup dans la cour. Ils ont l'air de bien s'amuser. 

Pour eux, il semble que je n'existe plus. Je me sens dans la peau d'un fantôme invisible.






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